Dimanche dernier, dans un moment de concentration intense et avant d'aller définitivement au lit, c'était la séance des questions. Les deux plus grands s'en donnent à c½ur joie. Ça fuse. C'est souvent loufoque et délirant (pourquoi les éléphants, ben, ils sont pas roses ?). Réponses faciles, évidences. Mais là, ce fut le choc, le retour dans le temps, le trou noir, une certaine forme d'effondrement.
"A partir de quel âge on devient adulte ?". Un calvaire. Je réfléchis à deux fois et j'en bafouille encore. J'ai donné un âge légal rapidement, disons dix-huit ans, pour plaire à Giscard, mais au fond de moi, ça turlupine encore. Je n'ai pas osé avouer à mon fils de cinq ans que, s'il y a bien un échec dans ma vie, c'est celui-là : atteindre l'âge adulte. Jamais pu. Je veux dire : le sérieux. C'est une ligne d'horizon lointaine sur laquelle j'en vois tant marcher au pas, à l'aise, avec cette maturité qui me manque tant depuis tellement toujours, depuis les bulletins du collège : élève immature, élève tapageur, peut mieux faire, doit se donner les moyens. Comment avouer à mon fils que certains grands, et moi son père, ont échappé à l'âge adulte, comme Brel qui devint vieux sans passer par cette case-là ? Que lui dire ? Je ne vais quand même pas lui avouer le pot aux roses ! "Tu sais, moi-même, ben, je ne suis pas adulte !". Maman, si. Mais moi, non. Tiens, par exemple : si j'étais adulte, j'aurais de l'ambition professionnelle. Et, vois-tu, je n'en ai aucune. Je n'en ai jamais eue. J'ai envie d'être invisible dans un travail alimentaire et suffisamment payé pour m'acheter du papier pour tirer mes photos en noir, en blanc. Ça n'est pas très ambitieux. Les gens de mon âge ont tous fait preuve d'une ambition plus grande. Certains en payent les pots cassés. J'ai juste envie d'en profiter, tout est trop court. J'écris des conneries sur un site web comme un adolescent analphabète. Au lieu d'écrire sérieusement quelque chose qui aurait de l'avenir. Je rêve encore d'être batteur dans un groupe de copains avec un public et des filles de vingt ans dedans, des fraises dans la confiture, de vrais morceaux de fruits dans les yaourts. Alain Souchon.
Ton enfance passée, j'ai déjà l'impression, en regardant les photos, de respirer la nostalgie de tes deux ans. C'est peut-être pour ça qu'on en a fait un troisième. La fuite en avant ! Mais être adulte, à mon âge, c'est trop tard. Je ne peux pas te l'avouer, mais je regarde les filles exactement comme les regardent les adolescents en manque sur la plage. J'ai l'avantage de maîtriser un peu mieux la chose, à la manière des femmes : je mesure le silence, je peine perdue. En un mot, j'essaye de me taire. J'aurais l'air con. Mais franchement, qui pourrait, à vue d'½il dans mes artères, voir que je n'ai pas dix-sept ans ? Personne. Ce n'est pas très adulte. Et je reconnais au premier regard mes pairs, mes équivalents, mes complices. Nous sommes nombreux. Enfance, puberté, adultère. Le voilà le chemin. Très très loin de Lionel Jospin ou d'un connard comme Alain Juppé.
Des divorcés volontaires te reprochent d'en vouloir encore aux filles et à leurs paysages. Pour des raisons inavouées : manque de maturité. Être mûr. Je t'avoue en secret : je n'oserai jamais te demander de l'être. J'en connais tant ! Des mûrs avant l'heure, des mûrs bien faits, bien pleins, avec des projets. Sur ce, qu'est-ce que je vais bien pouvoir te demander ? Au pire, tu copieras cent fois le poème de Kipling, et tu seras un homme. Mais t'entraîner pour devenir comptable et fonds de pension alors que tu pourrais peut-être (tout est encore permis) vivre en jouant de la guitare, sans un chef au-dessus et un autre par en-dessous (ils sont partout, méfiance) dans un organigramme mouvant et managérial, euh. Euh ? On va m'en vouloir. Un père, quand même ! L'autorité, la claque ! Oui, certes. Mais faire de ta vie un chef d'½uvre de carrière, j'en ai bien peur. Qu'on ne compte pas sur moi pour finir la phrase précédente. Qu'on ne compte pas sur moi, d'ailleurs.
INTERLUDE
La fille à l'accueil me raconte qu'elle a grondé le plus petit. Tant qu'il ne sera pas sage, il n'aura pas la télé dans sa chambre. C'est que le plus grand, onze ans, l'a. Et le salon l'a. Et la cuisine l'a. Et la chambre des parents l'a. Et la bibliothèque ne l'a pas. Il n'y a pas de bibliothèque. Evidence. Même pas une petite étagère Ikéa™. Et la famille regarde chacun dans son coin son programme. Et véridique. Et quoi ? Il faut bien une télé pour la console de jeux ? Euh. Comment tu fais toi pour l'instant ? Euh. Je fais pas que je lui dis. Euh. Je leur apprend le nom des arbres et je leur lis des histoires et ils me posent des questions, ils aiment bien ça. Des fois, je sais pas répondre.
- Oui mais moi, je connais pas le nom des arbres
- moi non plus, mais j'ai acheté un bouquin.
- ben t'as du temps à perdre, moi, j'ai pas que ça à faire.
- t'as quoi à faire ?
- faut préparer la bouffe, tout ça. C'est qu'on n'a pas les moyens de leur acheter un bouquin pour ci, pour ça. Et puis z'ont qu'à voir sur internet, on a l'ADSL, c'est pareil.
- ah. Moi, j'ai pas la télé.
- Et tes mômes ? Tu y as pensé ? Comment qui vont faire à l'école s'ils connaissent pas le dessin animé que les autres connaissent ?
- Ils feront sans. Je leur donne des cours de percussion à la place. Ça les fait rigoler. Et puis, on a un carton plein de Légo™.
- Ben t'en as du temps à perdre ! T'es un vrai gamin toi, hein !
Je n'ai effectivement pas ce sérieux qui sied tant à l'adulte. J'écris des conneries à longueur de journée dans des coins de mon ordinateur chinois de Shanghai designed in California. Je m'éparpille. Je me déconcentre. Je me répète et j'ai un mal fou à en sortir.
FIN DE L'INTERLUDE
Mais il y a pire dans la tête du gamin de cinq ans. Ah, adulte, s'il pouvait l'être au plus vite, il serait drôlement content. Il ne sait pas ce qu'il perd. C'est le privilège des adultes de savoir ce que l'on a perdu en quittant l'enfance. Ma cabane pourrie au fond du jardin. Croire que mon père était fort à la lutte gréco-romaine. Et que ma mère savait vraiment cuisiner. Ou qu'on s'aime toujours. (Ne pleurez pas). Et qu'un jour, j'allais devenir vraiment grand. Et pire : grimper aux arbres. Ce qu'il adore ça, j'en suis tout ému. Moi aussi, les arbres. Si j'avais pu vivre dans les arbres, de cabanes en cabanes, avec des Ewoks et Luke Skywalker à la fin de la guerre. Au lieu de ça, je raconte à de jeunes adultes comment perdre leurs illusions dans un cours sur la globalisation et la constance de l'innovation et du renouvellement de la demande et de l'offre. Et au kiosque sous Cellophane, des putes sans amour et des gros seins (cette phrase, c'est surtout pour attirer les obsédés qui s'ennuieraient soudainement dans Google)...
Je ne lui ai pas dit. Je me suis tu.
Puis l'autre question, encore plus inextricable, sans réponse, celle qui ne fait que provoquer le contraire du soulagement. Pourquoi on peut pas revivre quand on est mort ? J'avale ma salive. Je souligne la performance devant sa s½ur, et j'appelle sa mère : t'as vu la question ? C'est super-intelligent comme question. Congratulations. Mais dans ma tête, l'enfant qui sommeille me toise de très haut. "Et comment vas-tu répondre à ça ? " Les fantômes de mes enfances, les disparus et les en-partance, les trop pressés et les inconscients, les partis trop vite et les disparus, je n'ai vraiment pas envie de le prévenir, à cinq ans, il faudrait avoir d'autres priorités. Alors, rationnel et froid, je lui explique la réincarnation chez les Indiens d'Inde, la réincarnation biologique dans les bactéries, le compost et la belle nature, ceux qui croient au ciel et ceux qui croient à rien, tout en me disant que vraiment, c'est pas l'âge à tout ça comme on aurait la tête à ça. C'est pas l'âge à tout ça. C'est peut-être à cause de son hospitalisation. Je vais pas non plus lui parler de la grippe aviaire qui nous menace autant qu'un week-end de Pentecôte mondial sur les routes nationales : 60 morts en tout et pour tout. Je ne vais pas lui dire que le vendeur du poulet au marché dimanche matin nous en a donné la moitié d'un gratuitement (sic) parce que les téléspectateurs morts n'achètent plus de volaille. Je ne veux anticiper de rien. Ni de l'âge adulte, ni de la mort. Qu'est-ce que j'ai bien pu lui raconter pour qu'il dérive déjà par là ? Il est fatigué, il est tard, il se met à pleurer. "Oui, mais moi, je voudrais revoir mes copains quand je serais mort".
J'essaye d'en finir. J'insiste : la terre est trop petite pour qu'on ne laisse pas la place aux autres. Mais le pire, c'est qu'il n'y croit pas. Il me dit "Mais y'a de la place sur Terre, c'est très très grand la terre ! ". Sa s½ur répète, (3 ans et demi) c'est très très très grand la terre. C'est l'évidence. La Terre, c'est drôlement grand, mais pas suffisamment pour les illusions de l'enfance. Je fais de mon mieux, je tergiverse. Il faut qu'il croit que son père a réponse à tout. Ou presque.
Je leur promet qu'ils ne feront pas de cauchemars ce soir : on n'en fait jamais les dimanches soir. (et les lundis non plus)... Et j'ai du mal à m'endormir. *


